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Théâtre de l'Odéon occupation

On était avec les manifestants au Théâtre de l’Odéon

Il y a quelques jours, on a assisté à la 16ème agora organisée au Théâtre de l’Odéon à Paris. À cette occasion, on a rencontré les occupant.e.s et les participant.e.s de ce rassemblement. Reportage.  

Nous sommes le vendredi 19 mars 2021. Au bout de la rue de l’Odéon, on entend une foule qui acclame les artistes venus faire un spectacle devant le monument. Le public forme un cercle, dessinant une scène improvisée. Certains sont debout derrière les barrières, d’autres assis à même le sol. Un soleil radieux illumine le théâtre sur lequel des banderoles sont accrochées. On peut y lire : « ce que le peuple obtient, il le prend », « retrait de la réforme assurance chômage » ou encore « culture sacrifiée ».

Malgré les revendications et les masques de rigueur, l’ambiance est festive. Devant l’établissement culturel, on retrouve les danseuses de french cancan qui viennent de terminer leur numéro ; elles cèdent leur place à un orchestre de batucada. Entraînés par le rythme des percussions, les spectateurs se lèvent pour danser. 

 

Les manifestant.e.s dansent au rythme des percussions devant le théâtre de l’Odéon

Depuis maintenant quinze jours, le théâtre de l’Odéon est occupé par des intermittents du spectacle, rejoints récemment par quelques restaurateurs. Le point de départ de cette occupation : la manifestation du 4 mars qui rassemblait professionnels du monde du  spectacle vivant et de l’audiovisuel. Au lieu de se rendre à l’Eglise de la Madeleine comme prévu, un groupe de manifestants a bifurqué vers l’Odéon. Arrivés par l’entrée des artistes, ils sont parvenus à se faufiler à l’intérieur du bâtiment.

 « Au début, on était par terre mais maintenant on a des tapis. On dort où on peut »

A l’intérieur de l’Odéon, 42 occupants ont investi le lieu et restent sur place 24h/24. Témoin d’occupations historiques passées – mai 68, 1992 et 2016 – le théâtre de l’Odéon a été choisi stratégiquement par les militants : « Ce théâtre occupe une place centrale dans Paris, nous explique Thomas, musicien et harmoniciste, à travers les grilles de l’Odéon. On est à côté du Sénat, un lieu de pouvoir. Cet endroit permet aussi de faire des agoras tous les jours en extérieur. La parole circule entre les occupants et les personnes qui viennent manifester dehors »

Et la vie à l’intérieur du bâtiment, comment ça se passe au quotidien ? « Il y a une commission ravitaillement qui s’occupe d’apporter les vivres, indique le musicien. Une fédération de la CGT nous a amené des matelas pour qu’on dorme sur place et d’autres personnes nous ont donné des duvets. Au début, on était par terre mais maintenant on a des tapis. On dort où on peut, il n’y a pas vraiment de lits »

Le théâtre de l’Odéon, un lieu de revendications

La fenêtre centrale du théâtre s’ouvre. Au micro, une des occupantes annonce le début de ce rassemblement et rappelle que 64 lieux culturels sont occupés partout en France. Têtes levées, l’auditoire tend l’oreille et écoute attentivement.

 

Parmi les revendications exigées : le retrait de la réforme assurance chômage qui devrait entrer en vigueur dès le 1er juillet, la prolongation de l’année blanche mais aussi le libre accès à la place et au bâtiment. Scandé par les applaudissements et les acclamations du public, les discours des occupants retentissent sur la place du théâtre.  

Quand Shakespeare est dans la place 

Soudain, les regards se tournent vers l’entablement du théâtre. Thibaut est posté au sommet de la bâtisse et récite sur un ton enflammé, les mots du poète William Shakespeare : « Fatigué de ce monde je demande à mourir, lassé de voir qu’un homme intègre doit mendier quand à côté de lui des nullités notoires se vautrent dans le luxe et l’amour du public, […] que l’art est bâillonné sous un règne arbitraire, […] Fatigué de tout ça, je veux quitter ce monde sauf que si je me tue, mon amour sera seul ». 

 

Quelques minutes avant le lancement de l’agora, un orchestre de batucada entre en scène

Faire entendre sa voix 

Dans la foule, étudiants, professionnels du spectacle et de l’audiovisuel se mêlent. Élève en première année au Cours Florent, Laëtitia participe pour la première fois à une agora. Aujourd’hui, elle est venue déclamer un texte rédigé la veille, quelques minutes après l’annonce du troisième confinement par le Premier Ministre Jean Castex : « Quand j’ai appris que tout allait être fermé et qu’on allait de nouveau être confinés, j’ai écrit ce texte », explique l’étudiante.  

Pour Laëtitia, originaire de Cabourg, la désillusion est grande : « J’attends de commencer ma vie depuis septembre, souligne l’étudiante. Mais peut-être que je vais tout abandonner parce que je n’aurai pas les moyens de continuer une deuxième année au Cours Florent et de vivre à Paris. D’autant que l’on n’a aucune aide de l’Etat même si on fait toutes les démarches nécessaires ».

 « On se nourrit de théâtre derrière nos écrans, tout seul »

A ses côtés, Juliette, étudiante en Art dramatique déclare : « Étudiants en art dramatique, on rêve de théâtre depuis toujours. Et pourtant, la moitié d’entre nous n’a jamais assisté à un seul spectacle. On n’a jamais vu de comédiens brûler les planches, nous transmettre leur passion. On se nourrit de théâtre derrière nos écrans, tout seul ». 

 

Les mêmes mots résonnent chez Laëtitia qui complète : « On a besoin d’aller au théâtre, de rencontrer des personnes, de se dire dans la file d’attente “est-ce que ça va être bien ? ”, d’en parler après, une fois sortis ». Suivant lui aussi le Cours Florent, Sandro conclut : « Il n’y a plus de contacts entre les gens. On ne voit plus qu’à moitié notre visage, peut-être qu’un jour on n’entendra plus notre voix… ».

Objectif : rassembler intermittents et spectateurs 

Ces élèves du Cours Florent assistent à leur première agora contrairement à Danièle qui vient presque tous les jours. Autrice, comédienne et metteuse en scène, elle tient depuis 10 ans, l’Atelier du Verbe, un petit théâtre dans le 14ème arrondissement de Paris : « Je sens que l’actualité dépend des gens et que lorsque l’on a l’occasion de voir des personnes qui prennent des initiatives comme celles qui ont décidé d’occuper, c’est l’occasion d’être présents et de faire des rencontres ». 

Danièle aimerait cependant que ce mouvement touche un plus large public : « Pour le moment, les personnes présentes sont essentiellement issues du monde du théâtre contrairement à l’appel de Robin Renucci que j’ai lu au micro il y a deux jours. Cet acteur appelle le public à venir devant tous les théâtres, occupés ou non, pour faire acte de présence et organiser des rencontres artistiques, lire des poèmes, etc ».

Lors de cette seizième agora, la suite de l’organisation n’avait pas encore été précisément définie. A ce jour, les occupants sont toujours dans l’enceinte et continuent d’organiser des assemblées générales et des rassemblements place de l’Odéon. 

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