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Guillaume Loublier AIR - Frédéric Rouverand

Rencontre avec Guillaume Loublier, auteur de « A.I.R », une comédie sur le transhumanisme

A l’heure où les nouvelles technologies prennent de plus en plus d’importance sur notre quotidien, où la question du transhumanisme est davantage débattue, que reste-t-il de notre part d’humanité et de nos émotions ? Le comédien Guillaume Loublier tente de répondre à cette question dans son spectacle intitulé A.I.R. Sous la forme d’un seul-en- scène, il interprète plusieurs personnages qui livrent différents points de vue sur le sujet. Nous l’avons rencontré pour tenter d’en savoir plus.

Comment est né ce projet de comédie sur le Transhumanisme ? 

J’admire les experts en sciences humaines qui nous apportent des outils qui permettent de mieux nous connaître, nous comprendre et de  mieux conduire nos vies. La philosophie et le développement personnel sont des disciplines qui, selon moi, offrent un véritable progrès. Tant sur  le plan personnel que collectif. En travaillant sur soi, nous pouvons nous  épanouir, identifier nos valeurs, faire des choix qui nous ressemblent. Et, sur le plan collectif, parce qu’en apprenant comment on fonctionne, cela nous éclaire sur le fonctionnement de l’autre. Cela nous invite à être dans une logique de compréhension, d’acceptation et non de  jugement.  

Donc, pour moi, la science humaine peut promettre une « augmentation », une amélioration de nos vies par la connaissance. Le  transhumanisme, lui, promet une amélioration en ayant recours aux outils techniques et aux innovations scientifiques. Je trouvais intéressant de mettre en perspective notre rapport à nous et aux autres avec notre rapport aux machines.

Sommes-nous plus proches de nos machines que de nous-mêmes ? 

J’ai l’impression que oui. Nous avons tous un smartphone, une tablette ; nous savons quasiment tous envoyer un mail, faire un post sur un réseau social, mais nous ne prenons pas tous soin de notre relation à nous et aux autres. Nous sommes technologiquement modernes mais subsistent des réflexes archaïques dans notre rapport à nous et aux  autres. Par exemple, à Paris, la RATP, a embauché, aux heures de pointes, des gens qui encadrent l’accès au métro en nous disant  « facilitez la montée, facilitez la descente ».

En gros « pensez aux autres, ils ont les mêmes besoins que vous ». Et on pourrait se dire « mais avons-nous vraiment besoin de gens pour nous dire quelque  chose d’aussi évident ?! » Et la réalité, c’est que oui. À ce moment, nous avons, en général, un réflexe un peu préhistorique de penser à nous, à  notre confort. Donc nous avons délégué à un tiers le soin de réguler nos comportements en société. Si nous poussons un peu la situation de technologisation de notre société, on peut se demander si la France ne serait pas un jour tentée de déléguer non plus à des humains mais à des machines ce genre de tâche. Et ce n’est pas si farfelu que ça,  puisque cela existe déjà dans le monde.

 

©Frédéric Rouverand

Vous avez décidé d’en faire un seul-en-scène. Pourquoi ce choix ?

Depuis que j’ai commencé le théâtre, j’ai toujours eu l’envie de me retrouver seul sur scène. J’ai mis ce désir de côté pendant des années jusqu’au moment où intérieurement, ce désir m’interpellait. Je me suis séparé de ma vie d’interprète en troupe pour assumer pleinement mon désir d’être seul sur scène. Avant de faire du théâtre, j’avais fait des études universitaires d’allemand, de droit et de psychologie et j’ai toujours eu une certaine gourmandise pour le travail de la pensée et de la recherche. J’ai donc créé un projet qui réunit mes deux amours :  celui de la comédie et celui de la réflexion. 

A partir de quelles œuvres artistiques avez-vous puisé votre inspiration ? 

Ce sont principalement des œuvres scientifiques, philosophiques et  documentaires qui m’ont inspiré. J’ai eu la chance de rencontrer Anthony Laurent et Edouard V. Piely, les créateurs de Sciences  Critiques – un site de critique des sciences – qui organisent des évènements-conférences, entre autres, à Paris. J’admire et apprécie  beaucoup leur travail. Je suis de près les réflexions de Jean-Michel Besnier dont je m’inspire énormément (« Le syndrome de la touche  étoile » un livre que j’adore).

Je cite volontiers Miguel Benasayag,  Jacques Testart, Luc Ferry, Laurent Alexandre, Jean-Gabriel Ganascia ; Les films de Philippe Borrel ; Le travail formidable d’Olivier Parent, prospectiviste et fondateur, entre autres, de FuturHebdo, un site de vulgarisation de la prospective. Le travail de Yann Minh, un interlocuteur  accessible et très intéressant. Des internautes avec lesquels j’ai pu échanger (Thierry Curty, designer sociétal, orateur d’une grande force  de conviction – Michel Vaduret, Francis Chaut, César Denize, Jérôme  Dux, Célia Ibanez, Yann Viseur… La liste est longue). J’ai exploré la pensée transhumaniste, entre autres, en recueillant le témoignage d’Antoine Viseur, membre de l’association française transhumaniste  (AFT). Un échange absolument passionnant.  Dans les fictions inspirantes, il y a bien évidemment Black Mirror que je  trouve d’une qualité extraordinaire.  

Ce projet est né pendant le confinement, comment avez-vous vécu cette période sur le plan professionnel ?

La première du spectacle a été faite en effet pendant le confinement, donc uniquement devant des professionnels. Cette date fut permise grâce à Danielle Mazens du Studio Rapsail qui a été ma première lectrice et la première à me faire confiance. Merci à elle. Et la préparation de cette date s’est faite grâce au soutien de la ville de Saint Ouen qui a donné accès à leur salle de répétition.  

Cette période fut compliquée pour moi qui aime le travail. J’ai la chance d’être encadré par une production active administrativement qui a fait  les démarches nécessaires pour pouvoir s’adapter aux conséquences de la crise sanitaire. Et la chance d’être mis en scène par ma compagne, Laura Charpentier, qui a toujours suivi les avancées de mon  travail, même pendant le confinement.  

 

©Frédéric Rouverand

Avez-vous un avis tranché sur cette question ? 

Sur la question de la technologisation de la société oui. Je crois que  c’est Bruno Patino, dans son bouquin « la civilisation du poisson rouge » qui dit que les gens consomment la technologie comme on consommait  le tabac à l’époque où l’on ignorait les effets nuisibles associés. Je crois que nous sommes dans une consommation excessive de technologie et surtout des réseaux sociaux. 

Ce sont régulièrement de nouvelles applications, donc de nouvelles pratiques sociales qui réinventent notre rapport à nous, aux autres, au monde. La technologie n’a rien de neutre. Elle est fabriquée par des experts en neurosciences qui font tout pour la rendre puissante, voire addictive. Je ne fais pas partie de ceux qui souhaitent faire table rase de ces outils, ni de ceux qui y voient la  solution à tous nos problèmes. Mais il est nécessaire de parler d’une hygiène numérique.  

Notre consommation est selon moi à l’image de notre rapport collectif à  la technologie. Nous avons un amour quasi inconditionnel pour la technologie au point de ne plus faire attention à soi-même et aux autres.  

Sur la question du transhumanisme, non. Je fais vivre le doute en moi, ce qui me permet d’explorer les positions de chacun sur le sujet. Il y a plusieurs écoles au sein même du transhumanisme. C’est un sujet complexe qui ne se résout pas en simplisme de pensée. Et ce qui  m’intéresse, pour le moment, n’est pas d’avoir une conviction nette et précise mais de chercher. Je m’apprête à étudier prochainement la  dimension éthique. 

Avez-vous l’ambition de faire des adaptations de cette pièce sous d’autres formats ? 

J’ai décliné certains thèmes du spectacle dans une série de vidéos intitulée Tolérance Augmentée. Toujours avec humour, je mets en scène un dialogue entre un transhumaniste enthousiaste et un citoyen qui n’y connait rien. Ce programme a été récemment sélectionné et diffusé à la Cité des Sciences et de l’Industrie à Paris dans le cadre de la première édition du festival des Mondes Anticipés organisé par Olivier Parent. J’ai l’intention d’adapter l’œuvre de Jean-Michel Besnier et de Laurent Alexandre « Les Robots font-ils l’amour » dans un prochain seul-en-scène. Et un autre projet de pièce que je mettrais en scène autour du  CRISPR CAS-9, les ciseaux moléculaires inventés, entre autres, par une chercheuse française Emmanuelle Charpentier. 

 

Retrouvez Guillaume Loublier dans son spectacle A.I.R tous les samedis à 21h au Théâtre La Flèche. Suivez son actualité sur son compte Insta et Facebook.

©Frédéric Rouverand