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Nikkfurie

Rencontre avec Nikkfurie, le créateur de la musique « Thé à la menthe » 

C’est l’histoire d’un titre musical qui était prévu pour illustrer un court-métrage du collectif Kourtrajmé et qui s’est retrouvé par hasard à Hollywood, dans le film Ocean’s 12. Ce morceau, c’est Thé à la Menthe et il a été composé par Nikkfurie, du groupe La Caution. Pour en savoir plus, nous avons rencontré le musicien qui nous a tout raconté sur l’épopée de cet heureux accident.

Pouvez-vous nous raconter la genèse du morceau « Thé à la menthe » ?

La première version, c’est l’instrumentale du court-métrage Tarubi l’arabe Strait de Kourtrajmé. Tarubi était un peu la figure de proue des courts-métrages, le mec un peu speed et avec des bonnes énergies. C’était en 2001 ou 2002 et Kim Chapiron, le réalisateur, cherchait une musique qui rappelle le côté rebeu avec un aspect rapide et moderne. Il m’a demandé si j’avais quelque chose en stock.

A l’époque, je commençais à travailler sur la musique arabe mais dans un style électro et rapide en termes de tempo. J’ai travaillé sur ce morceau pour le court-métrage. Je ne pouvais pas rapper sur l’instrumentale car l’orchestration était trop chargée. J’ai donc recréé un passage au milieu où j’ai rejoué les synthétiseurs plus discrètement dans une partie plus propice pour poser sa voix et ainsi, en faire un morceau. Et là, avant même que le clip de la chanson sorte, on a reçu un coup de téléphone pour nous prévenir que l’instrumentale allait être utilisée pour le film Ocean’s 12.

 

Comment votre morceau s’est retrouvé dans ce film ?

Tarubi donnait des cours de capoeira à Vincent Cassel. Ce dernier a eu l’idée de proposer à Steven Soderbergh de faire la scène où il passe entre les lasers avec des mouvements de capoeira. A la base, j’imagine qu’il devait faire la scène avec un style plus posé en mode Roger Moore dans 007 [rires].

 Tarubi et Vincent Cassel ont montré le DVD de Kourtrajmé au réalisateur pour lui indiquer comment ils voyaient cette fameuse scène. Cela a plu à  Soderbergh qui a suivi les conseils des comédiens. Vincent Cassel m’a raconté après que c’est seulement au montage qu’il a découvert que mon instru était utilisée. Il a halluciné et il a demandé au réalisateur pourquoi il avait gardé mon morceau. Soderbergh lui a dit qu’il trouvait que cela collait parfaitement à cette scène et que… ça lui rappelait Paris !  Le music supervisor du film nous a contacté pour nous prévenir. Dans la foulée, l’album de La Caution est sorti juste après la sortie du film au cinéma. Notre morceau avait donc une existence cinématographique.

Comment avez-vous réagi quand vous avez été contacté par la production du film ?

On n’a pas bien compris au début. Quelqu’un nous dit que notre œuvre allait être utilisée. Dès que j’ai reçu les papiers, j’ai compris que c’était du sérieux. J’ai vu marqué Warner Bros. Je n’avais pas vu Ocean’s 12 mais en me renseignant un peu, j’ai vu que c’était un des films les plus attendus. En plus, le casting était impressionnant. Après, pendant quelques mois, c’était silence radio. Cela m’a fait douter. Je pensais que le morceau allait passer à la trappe.

Tarubi donnait des cours de capoeira à Vincent Cassel

Finalement, j’ai appris que David Holmes qui a fait la bande originale de ce film, a tenté de refaire le morceau à sa sauce. Je m’en suis douté quand Larry Blake, le music supervisor que j’ai eu au téléphone, m’a annoncé que David Holmes considérait que c’était du score donc une petite illustration musicale qui ne sera pas dans le CD de la bande originale. S’il avait pu classer mon morceau comme bruitage pour éviter sa présence, il l’aurait fait. Je pense qu’il ne voulait pas se faire voler la vedette par mon titre. Sauf que cela a eu l’effet inverse puisque pleins de gens ont acheté la BO pour Thé à la menthe et ont été ultra déçus que le titre n’y figure pas. C’est un vrai banger… Pas facile à remplacer ! [Rires]

Comment vous êtes-vous aperçu que le morceau avait marché auprès du public ?

La semaine de sortie du film, j’ai reçu 3000 mails d’Américains me demandant « Where can i find the Laser dance song » (Où je peux trouver la chanson de la danse du laser) C’est pour cela qu’on a rebaptisé ce morceau en instrumental Thé à la menthe – The laser dance song. Le morceau était sur iTunes mais il était géobloqué aux Etats-Unis, donc les gens étaient comme des fous. À groupe underground, destin underground [rires]. 

On a eu un petit buzz underground qui s’est créé chez les puristes du monde entier. Les gens en parlaient sur les forums dont LMBD où ils déploraient le fait que le morceau ne soit pas sur la BO officielle. 

La semaine de sortie du film, j’ai reçu 3000 mails d’Américains me demandant « Where can i find the Laser dance song »

Aujourd’hui encore, des gens en parlent et disent qu’ils ont cherché le morceau longtemps. Finalement, grâce à ce morceau, on a fait une tournée avec l’album dans une vingtaine de pays, Europe bien sûr mais aussi Etats-Unis, Venezuela, Russie, Equateur, Mexique, Brésil, Kazakhstan etc…

Quelle a été votre réaction la première fois que vous avez vu Thé à la menthe à l’écran ?

On a été à l’avant première française sur les Champs Elysées. Matt Damon nous a dit qu’il avait kiffé le morceau, Vincent Cassel était venu avec XZibit donc c’est un moment qui reste un souvenir cool.

On n’était pas particulièrement enthousiastes, ce n’est pas dans notre caractère. C’était une step de plus mais dans notre taf on est grave exigeants pour chaque fois essayer de se dépasser donc du coup on n’a pas pris ça comme une fin en soi mais plus comme un génial coup d’éclat. Notre but est de toujours tenter de produire quelque chose de racé qui restera dans l’histoire. 

D’ailleurs, je dois être le premier à avoir travaillé une instru aux sonorités arabes avec un rythme aussi speed et agressif en mode hip-hop/électro. C’est arrivé avant le morceau des Chemical Brothers Galvanize ou Timbaland. Peut-être que c’est la particularité de mon morceau qui a rendu son remplacement impossible pour le film.

Quelques années après, des personnes vous en parlent-elles encore ?

Beaucoup de gens me disent que ce morceau habille très bien tout type de vidéos pour des montages, notamment pour le jeux vidéo avec Counter Strike où un joueur célèbre l’a rajouté pour habiller la vidéo. D’ailleurs il est un peu partout, du foot aux jeux vidéos !

Grâce à ce morceau, on a fait une tournée avec l’album dans une vingtaine de pays

Je l’ai aussi retrouvé pour une émission de télé au Maroc « The Hanane show » je crois. La présentatrice a utilisé ce morceau pour le générique sans même me citer depuis des années [rires]. L’EDF bio Suédois me l’a également demandé pour une pub. 

Dans le jeu Rayman legends, les créateurs ont copié mon titre dans une scène ou Rayman doit franchir un niveau en passant entre les lasers. Les créateurs du jeu ont repris plusieurs musiques de films. Ils auraient pu nous prévenir avant vu qu’on est dans un label indépendant. On aurait pu trouver un terrain d’entente. Bref c’est un morceau « highlander » le temps n’a pas d’effets sur lui [rires].

 

Un de vos titres s’est retrouvé dans la série How I met your Mother. Finalement cela a porté ses fruits..

Thé à la menthe m’a ouvert les portes des musiques de films en quelque sorte. Je le dois aussi à Kim Chapiron qui m’a commandé des sons pour ses films qu’il a réalisé par la suite comme Sheitan ou Dog Pound

J’ai quelqu’un qui s’occupe de gérer mon catalogue aux Etats-Unis. J’ai eu un son utilisé dans la série Undercovers de JJ Abrams. Des films indépendants New Yorkais comme The one, musical chairs. Mais également dans plein de télés réalités parce que là-bas. Cela m’a permis d’ajouter une corde à mon arc. Récemment j’ai bossé sur la bande son du premier film de Mouloud Achour et Dominique Baumard « Les Méchants » et vite fait sur « Petit Pays ».

En somme, un conseil pour composer une bonne musique de film ?

Je préfère regarder le film et m’ambiancer, découvrir la couleur pour composer. Je n’ai apparemment pas encore la renommée nécessaire pour avoir une totale carte-blanche. J’ai donc systématiquement droit à un brief. Même si en quelque sorte, cela me bride plus qu’autre chose. 

Il y a beaucoup de tâtonnements. Tu tombes rarement du premier coup, sur le bon son. Des fois, on me demande des musiques de mon catalogue, car j’ai fait pleins d’instrus qui peuvent être utilisées. Si je dois recomposer pour tel film, je préfère composer dans mon coin et envoyer tout avant d’avoir des retours. Moins le côté artistique est poussé dans le cinéma, moins il le sera dans la musique.