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EUX - Timothée Ansieau - Jean-Marc Guillaume

Rencontre avec Timothée Ansieau et Jean-Marc Guillaume, improvisateurs de la compagnie EUX

Comédiens de la Compagnie d’Improvisation EUX, Timothée Ansieau et Jean-Marc Guillaume présentent en alternance le spectacle BIO ou la vie improvisée d’un héros anonyme au théâtre Trévise. A chaque représentation, le public est invité à définir les caractéristiques d’un personnage fictif : un nom, un métier, une passion, un lieu. De cette interactivité naît une biographie  unique où rien ne se déroule comme prévu. Rencontre avec deux as de l’impro.

Que faisiez-vous avant de faire de l’improvisation ?

Jean-Marc Guillaume : J’étais dans l’image, la photo et la réalisation de film. Je n’avais pas de formation théâtrale. C’est un ami qui m’a proposé de faire de l’improvisation. Au début, c’était vraiment un loisir qui m’a ensuite permis de découvrir d’autres disciplines liées au spectacle vivant comme le théâtre ou le clown. Mais je suis toujours revenu à l’impro. Pour certains, l’improvisation est un outil pour le théâtre. Pour moi, c’est une discipline à part entière.

Timothée Ansieau : J’étais fan de théâtre. J’ai commencé à jouer à l’âge de 7 ans. Pendant mes études de commerce, j’ai intégré le club d’impro de mon école. Cette pratique a résonné comme une évidence. Quand j’ai commencé à faire des exercices d’impro, je me suis rendu compte qu’ils ressemblaient aux jeux que je faisais déjà avec mes potes en soirées.

Qu’est-ce qui vous a séduit dans l’improvisation ?

J.M.G : La liberté d’avoir plusieurs casquettes : écrire une histoire, pouvoir en même temps l’interpréter et faire de la mise en scène spontanément sur le plateau. On aime aussi la fraîcheur que nous permet cette discipline. A chaque spectacle, on peut, non seulement inventer une nouvelle histoire avec différents personnages mais aussi créer de nouveaux concepts.

Pour certains, l’improvisation est un outil pour le théâtre. Pour moi, c’est une discipline à part entière

Quelle est la chose la plus importante à retenir en improvisation ?

T.A : De savourer la liberté que l’impro nous propose…

J.M.G : …et d’honorer le moment présent !

Vos mots résonnent avec les conseils de Patti Stiles, improvisatrice australienne que vous avez rencontrée. Qu’avez-vous appris d’autre à ses côtés ?

T.A : On s’est très vite éloignés de ce qui se faisait en France en impro pour aller voir ce qui était enseigné dans d’autres pays. On s’est notamment intéressés à la philosophie de Keith Johnstone, dont Patti Stiles a suivi l’enseignement. On a eu l’occasion de la rencontrer il y a quatre ans lorsqu’elle est venue en France. Elle nous a proposé des ateliers et on a même pu jouer BIO avec elle.

Patti Stiles nous a beaucoup inspirés. Déjà, humainement, c’est une superbe personne. Elle est joyeuse, drôle, remplie d’énergie, enthousiaste pour tout avec sincérité. Ensuite, elle est très impressionnante dans son jeu. Quand tu la vois jouer, tu te dis : « J’aimerais avoir cette dextérité-là ». Avec elle, on a appris une manière de concevoir la philosophie de Keith Johnstone et sa mise en pratique.

De gauche à droite : Jean-Marc Guillaume /Loïc Armel Colin / Timothée Ansieau / Nabla Leviste / Mark Jane / Jeanne Chartier ©JM Guillaume

Avant de jouer, on se disait toujours : « I got you back / Je protège tes arrières ». Lorsqu’on a joué BIO pour la première fois avec Patti Stiles, on se place sur scène et on lui dit cette fameuse phrase : « I got you back ». Et là, juste avant que le rideau s’ouvre, elle nous répond : « I’m gonna fuck you up ». Ce qui était brillant parce que lorsque l’on joue avec des gens qu’on admire beaucoup, on a une capacité à être hyper poli. Cette phrase-là nous a envoyé un petit uppercut qui a réveillé l’aspect taquin et joueur plutôt que l’aspect poli et le « j’espère que je vais être bon ». Depuis, on a changé cette phrase qui a été notre rituel pendant longtemps en mixant les deux propositions, ce qui donne : « I got you back but I’m gonna fuck you up ».

J.M.G : J’avais beaucoup aimé le fait qu’elle donne le concept de la permission. Par son attitude enthousiaste, elle permet à l’autre de se sentir bien, de faire des propositions, de se tromper et de sauter dans l’imprévu. Dans son enseignement, il y a vraiment cette philosophie de « vas-y go, fonce, tente ! ».

Sa méthode de travail repose aussi sur ces deux piliers : Inspirez votre partenaire et Faites-en sorte qu’il paraisse bon. Comment stimule-t-on l’imagination de son partenaire sur scène ?

J.M.G : En faisant des propositions fortes et impactantes mais faciles à accepter. Il faut être à l’écoute et observer ce que le partenaire a déjà proposé.

Cette troupe est un savant mélange entre une bande de petits cons irrévérencieux et des explorateurs qui font de la recherche

T.A : Regarder son partenaire dans les yeux quand il parle et utiliser ce qu’il nous propose. Comme je valide ce qu’il dit avec enthousiasme, je libère de la spontanéité pour aller plus loin, pour voir ce qu’il se cache dans ce qu’il dit ou fait.

Quelle pourrait être les erreurs à ne pas faire en improvisation ?

T.A : Un non-respect des règles communément admises en impro. Par exemple, « respecte la proposition du personnage de l’autre » ou « pose tout de suite une plateforme qui, quoi, où ? etc ». Lors des ateliers animés par Patti, elle nous avait dit : « Tu n’es pas obligé. Si tu ne veux pas, ne le fait pas ». D’ailleurs, dans son dernier livre, elle barre chaque règle d’impro et elle écrit à côté une autre inspiration possible.

Comment définiriez-vous votre troupe d’impro, EUX ?

T.A : Dans cette troupe, on est à la fois des petits cons mais aussi des théoriciens, des concepteurs. On s’est pas mal renseignés, on a beaucoup lu. Petit à petit, on s’est forgés une logique de synthèse de deux courants qui nous ont plu : les principes de Keith Johnstone et de ceux qui ont suivi son enseignement mais aussi de ce que l’on pourrait appeler l’école de Chicago.

J.M.G : Exactement ! Cette troupe est un savant mélange entre une bande de petits cons irrévérencieux et des explorateurs qui font de la recherche. Par exemple, Nabla Leviste (Improvisation théâtrale : La fabuleuse science de l’imprévu, 2018, Ed.L’Harmattan [n.d.l.r]) a écrit un livre dans lequel il explique que l’on est tous des débutants et qu’il faut garder cette attitude, toujours chercher à apprendre plus, être curieux et ne jamais se dire que c’est bon, on est expert.

De gauche à droite : Mark Jane / Jean-Marc Guillaume / Loïc Armel Colin © Ingrid Mareski

Notre vision de l’impro est d’avoir toujours envie d’aller vers de nouvelles choses. Depuis que l’on joue BIO, on a essayé, au fil des années, de faire évoluer le spectacle en l’abordant de différentes manières. On raconte toujours la biographie d’un personnage mais on cherche de nouveaux moteurs de jeu. D’ailleurs, je pense que c’est ce qui fait que des personnes reviennent voir ce spectacle.

Pourquoi avez-vous choisi le format de la biographie ?

T.A : On voulait retrouver plus de spontanéité, commencer une scène sans savoir comment le spectacle allait se passer. C’est aussi pour cette raison également que, dans BIO, on ne crée pas une histoire chronologique. On fait des ellipses, des flash-backs. Parfois même, une scène ne sert à rien mais va prendre tout son sens 20 minutes plus tard.

Depuis que vous jouez des biographies improvisées, quelle histoire avez-vous préféré raconter ?

T.A : Il n’y en a pas une en particulier. D’autant que ces histoires sont impossibles à raconter si on n’a pas assisté à la représentation. On a aimé jouer telle biographie pour des raisons particulières dans un contexte particulier mais comme on fait beaucoup de représentations, les souvenirs viennent s’accumuler et s’effacer en même temps. La magie de ces spectacles est qu’ils n’existent qu’une seule fois et qu’ils disparaissent ensuite.

On voulait retrouver plus de spontanéité, commencer une scène sans savoir comment le spectacle allait se passer

Les gens présents pour une représentation, ne se rappellent pas non plus de l’histoire en entier. Comme souvenir, ils gardent le procédé, le fait de voir trois personnes qui leur ont raconté une histoire et se sont marrées à les faire rire. Peut-être qu’ils vont se souvenir d’un détail comme : « à un moment, il a fait une moto avec le décor » ou « au lieu de dire cachette, il a dit cachechette » !

Quel entraînement suivez-vous ?

T.A :  On crée beaucoup nos propres éléments de travail. Ils peuvent prendre plein de formes en fonction des thématiques ou des éléments techniques que l’on veut aborder et travailler. Par exemple, pour un autre spectacle, on avait fait l’exercice de « la mariée qui pue ». On était cinq et on voulait travailler deux tableaux composés de deux personnes chacun. Pendant que deux personnes parlaient, les autres devaient se taire ou vivre sans prendre trop l’attention du public. La dernière personne était la mariée qui pue. Elle se baladait et dès qu’elle s’arrêtait à la hauteur d’un groupe, il se taisait. Il ne voulait pas parler à cette mariée qui pue. On savait que c’était à l’autre groupe de prendre la parole. C’était un signal.

J.M.G : On travaille aussi beaucoup avec des intervenants extérieurs. Par exemple, on a fait intervenir un scénariste qui nous a donné des cours très théoriques sur la manière de construire un scénario de cinéma. C’était très enrichissant pour nous parce qu’il y avait plein de thématiques et de concepts que l’on connaissait déjà mais qu’il abordait de manière différente. On a également travaillé avec des improvisateurs venus d’autres pays.

Souvent on revient également aux sources, aux basiques. On enseigne ces principes à nos élèves et il est indispensable de les retravailler de temps en temps. Par exemple, l’attitude positive et enthousiaste ou encore le fait de rendre son partenaire bon.

De gauche à droite : Jean-Marc Guillaume / Nabla Leviste / Mark Jane / Jeanne Chartier / Loïc Armel Colin / Timothée Ansieau ©JM Guillaume

Pourquoi avez-vous choisi cette mise en scène ?

J.M.G : La mise en scène entre dans l’optique de renouveler sans cesse le spectacle que l’on propose, d’avoir un nouvel angle. Avant, BIO se jouait sur un plus petit plateau, au théâtre Le Métropole. On est ensuite passés sur une scène plus grande, à La Comédie de Paris. On a donc réfléchi à la manière dont on occupait l’espace et comment renouveler le spectacle d’un point de vue artistique.

On a travaillé avec un scénographe à qui on a fait des demandes très spécifiques. On voulait des modules qui puissent se transformer, qui ne soient pas trop marqués d’une époque ou d’un genre mais qui aient quand même du cachet, qui soient cohérents avec le style du spectacle. Avec ce décor-là, on veut ouvrir l’imaginaire, voir plein de modèles différents et que chaque module nous permette de faire mille choses.

Ce qui est intéressant aussi, c’est de voir comment on s’approprie les choses. Une chaise qui se transforme en tabouret ou en table d’accord, mais ça peut aussi devenir un cockpit d’avion ou une grotte ! D’ailleurs, ce travail est encore en cours et on aura bientôt une nouvelle version de notre décor.

Parfois – ça reste très rare –  il peut arriver qu’il se passe quelque chose d’imprévu avec un objet ou un élément du décor. Par exemple, une poignée qui casse ou une chaise qui tombe. Ces imprévus sont des énormes cadeaux qui ont donné lieu, soit à un rire, soit à un grand tournant dans le scénario.

Pour un autre spectacle, on avait fait l’exercice de « la mariée qui pue ».

T.A : C’est beaucoup de travail parce que ça prend du temps de s’accaparer les choses. C’est à nous de maîtriser ces éléments du décor. Et pour ce faire, il faut les connaître suffisamment pour que l’on n’ait plus à y penser lorsqu’on les utilise.

Chaque soir, vous êtes trois sur scène, mais vous êtes rejoints par le quatrième improvisateur : le régisseur…

J.M.G : Il a une bande de sons – aussi bien de bruitages que de musiques – qui va lui permettre de nous suivre et de souligner des ambiances ou des émotions. Il peut aussi proposer des choses : initier une course poursuite ou une scène d’amour par exemple. Et ça, que ce soit en son ou en lumière.

Vous avez fait le tour du monde avec votre troupe d’impro. Auriez-vous une anecdote à nous raconter ?

TA : On avait été invités au festival d’impro de Chicago mais on ne savait pas trop quoi dire à la douane, surtout, est-ce que l’on venait pour le travail ou non puisqu’on allait être logés mais qu’on animait des stages gratuitement. Une fois arrivé devant le douanier, il me demande ce que je viens faire. Je réponds : « du tourisme ». Il me regarde et il me dit : « Vous allez faire du tourisme à Chicago ? ». J’acquiesce. Il insiste : « Vous allez visiter la ville pendant 10 jours ? ». A ce moment-là, je commence à comprendre que c’est chaud. Je suis bon pour improviser, pas pour mentir. Je lui explique : « Non mais on va au festival d’impro de Chicago ». Il me répond : « Ah bon et c’est quoi ? ». Je dis qu’on va jouer à Second City, une des institutions qui nous recevait. Et là le douanier me regarde et me dit : « Oh Second City, that’s nice, very fun ». Il connaissait ! Et il nous a laissé passer.

Quels sont vos projets futurs ?

T.A : On a créé un nouveau spectacle d’improvisation, Fiat Lux, qui mérite encore beaucoup du travail mais qui nous plaît énormément. Ce sera post apocalyptique, tout se passera dans le noir. On aura chacun des lampes de poche. Tour à tour, on sera éclairagiste et comédien. Et puis, on pourra décider ce que le spectateur voit ou non !

Retrouvez BIO ou la vie improvisée d’un héros anonyme, interprété par la Compagnie d’Improvisation EUX, tous les mardis et mercredis soirs au théâtre Trévise.

©JM Guillaume