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Sophie Bergeot et Audrey Lainé : « Ecrire une bande dessinée était une sorte de rêve inavoué »

Audrey Lainé et Sophie Bergeot viennent de publier leur bande dessinée Mal Briefée aux éditions Marabulles. Avec humour et sincérité, Sophie raconte son arrivée à Paris et ses débuts dans le monde du travail. De la recherche d’appartement à la vie en entreprise, l’histoire prend vie sous le trait d’Audrey Lainé. Rencontre avec la scénariste et l’illustratrice !

Sophie, tu es originaire du Mans et tu es venue à Paris pour un stage dans une boîte de pub. Qu’est-ce qui t’a le plus marqué quand tu es arrivée dans cette ville ?

Sophie Bergeot : Montparnasse m’a vraiment saisie dans son aspect bruyant et grouillant de monde. J’ai été marquée par le côté pressé des gens. A Paris, tout va plus vite, ce qui a ses avantages et ses inconvénients.

J’ai aussi été marquée par la beauté de la ville. J’ai découvert plein de choses dans une ville où il y a tout. Un champ des possibles se crée alors et s’ouvre à toi.

Et puis après, j’ai découvert le monde du travail. J’avais fait des petits stages à droite à gauche mais c’était toujours des stages un peu mignons, dans des boîtes familiales. Là, je rentrais dans une grosse boîte, un truc CAC 40 avec des grands bureaux et plein d’étages.

En tant que provinciale qui a fait ses études à la fac, je me disais que c’était une chance d’avoir un stage dans une belle boîte comme ça. Grâce ce stage, j’ai pu avoir d’autres jobs hyper cools. Même si c’était très dur, ça reste un beau nom et une expérience enrichissante. Et puis, ça m’a permis aussi d’écrire cette BD donc c’est trop cool.

Et toi Audrey, tu es originaire de Rouen et tu es venue à Paris pour tes études. Que retiens-tu de ton arrivée dans la capitale ?

Audrey Lainé : Quand je me suis installée à Paris, j’avais 18 ans. Ce qui m’a marquée, c’est le moment où ma mère est partie de l’appartement, c’était vraiment le vide intersidéral. Je me suis retrouvée toute seule dans une grande ville où je ne connaissais personne. Je n’avais pas encore mes meubles donc il y avait juste un matelas au sol avec la radio, c’était un peu triste [rires].

Dans la bande dessinée Mal Briefée, on suit l’arrivée de Sophie à Paris et on commence par la fameuse recherche d’appartements dans la ville. Quelle est la pire visite que vous ayez faite ? 

S.B : C’était dans le sud profond de Paris, très loin du centre et de tout. Quand je suis arrivée, j’ai vu que les murs de l’appartement étaient vraiment imbibés d’eau. On était beaucoup à le visiter et je voyais les gens donner un dossier. Je me disais : « non mais c’est pas possible, je pourrais pas habiter là ». J’avais visité beaucoup d’appartements et au fur et à mesure de la journée, ils étaient de plus en plus horribles.

A.L : Je ne m’en souviens pas d’une en particulier. C’était plus des classiques avec les toilettes sur le palier, des apparts insalubres ou complètement mal fichus. J’en ai visité un où il y avait une porte qui n’ouvrait pas parce que les gens avaient mis des meubles devant.

Comment vous êtes-vous rencontrées ?

S.B : Pendant trois ans, j’ai écrit le scénario. Au départ, je devais dessiner la BD sauf que le dessin, c’est quelque chose qui est moins facile que l’écriture pour moi. Je me disais que si c’était moi qui devait dessiner la BD, ça serait long et douloureux. Je pensais aussi que ça ne rendrait peut-être pas hommage au scénario. Il fallait s’orienter vers quelqu’un dont c’est le métier.

Je suivais le travail d’Audrey. J’avais beaucoup aimé la BD qu’elle avait réalisée avec Navie (Moi en double, 2018 [n.d.l.r]). Je trouvais qu’elle avait vraiment un dessin qui correspondait à mon univers, c’est-à-dire un dessin qui ne soit pas trop girly, très dynamique et avec une petite touche d’humour. Je l’ai contactée sur les réseaux sociaux, je lui ai exposé le projet et elle a accepté.

A.L : Oui, on s’est rencontrées pour en discuter. En parlant du projet, il y avait pas mal de choses dans lesquelles je me reconnaissais parce que je les avais aussi vécues en arrivant à Paris. Par exemple, toutes les phobies dans le métro, les recherches d’apparts, tout ce qui paraît peut-être cliché. Je pense qu’on est assez nombreux à les avoir vécus.

Sophie, savais-tu déjà en écrivant cette histoire que tu l’adapterais en bande dessinée ?

S.B : Quand j’ai rencontré mon éditeur dans le Salon du livre et de la presse jeunesse, j’avais tout un tas d’illustrations. Dans ce Salon, il fallait faire trois vœux pour rencontrer des éditeurs. Normalement, tu vises un petit, un moyen et un gros éditeur. Moi, je n’ai pu avoir que des gros. Si tu es dans ce cas-là, tes chances s’amenuisent parce qu’ils sont plus sollicités.

Pour mon premier rendez-vous, je rencontre un éditeur d’une grosse maison d’édition. Il regarde mon book et il me dit : « c’est vulgaire, c’est pas du tout abouti. Reviens dans un an parce que là c’est pas possible ». C’était la première fois de ma vie que je montrais mes dessins à un professionnel et j’étais au fond du trou après ce premier rendez-vous.

J’étais venue au Salon avec une copine. Elle me rejoint à la cafet’ où j’étais en train de déprimer et elle me dit : « meuf, tu vas pas partir sur ça, tu fais ton deuxième rendez-vous et tu lâches pas ». Elle arrive à me rebooster et je vais voir le deuxième éditeur.

« La BD, c’est mon point d’entrée dans la culture et c’est ce qui m’a donné le goût de la lecture » — Sophie Bergeot

C’est la fin de la journée, il est fatigué, je suis fatiguée. J’arrive et je lui dis : « je suis désolée de ce que je vais vous montrer, je sais, c’est pas ouf… ». Il feuillette et à la fin, il y avait une petite planche de BD où j’expliquais à ma mère ce que c’était le métier de DA (Directeur Artistique) en agence. Il tique un peu là-dessus et il me dit : « c’est marrant, on sent que tu as envie de raconter des trucs. On se donne rendez-vous dans une semaine et tu écris tout ce que tu peux écrire sur ce que tu as envie de raconter ».

Il s’attendait à ce que j’écrive 5-10 pages et j’en ai fait 30-40. Le jour du rendez-vous, il me dit : « là, on va avoir un dilemme. Est-ce que tu écris un roman ou est-ce que tu écris une BD ? ».  Pour moi, la BD c’est mon point d’entrée dans la culture et c’est ce qui m’a donné le goût de la lecture.

C’est pour cette raison que tu as choisi ce format ?

S.B : Oui, parce que j’ai un grand amour pour la BD et j’avais surtout très envie d’en écrire une, c’était une sorte de rêve inavoué. Je voulais aussi apprendre le métier de scénariste !

T’es-tu beaucoup inspirée de ton parcours personnel pour écrire cette bande dessinée ?

S.B : Oui, c’est clairement inspiré de ma vie même si c’est un peu romancé. Forcément, si tu veux que ton histoire suscite de l’intérêt, il faut que tu crées des moments plus forts. Des fois, tu pousses les exemples et tu vas piocher dans d’autres moments de ta vie. Parfois, tu t’inspires de certaines histoires de tes amis. Il faut nuancer. Tout n’est pas arrivé, tout n’est pas vrai mais dans l’ensemble c’est ma vie.

Votre bande dessinée est parsemée de références à la pop culture. Partagiez-vous les mêmes avant de faire ce projet ?

S.B : [Rires] Ce qui est drôle, c’est que Audrey n’avait jamais vu Matrix avant de faire la BD. Elle a été obligée de regarder le film pour comprendre le passage où j’y fais référence.

« Ça m’amuse beaucoup de dessiner des personnages archi en colère […], de leur faire des têtes improbables et super exagérées » — Audrey Lainé

A.L : Oui, j’avais certaines références évidemment mais j’avoue que j’étais un peu larguée pour la plupart des autres. Par exemple, j’ai dû me renseigner sur Jacques Séguéla pour savoir qui c’était et comprendre la blague. Il y avait aussi d’autres choses peut-être plus générationnelles. J’étais vraiment petite dans la fin des années 80-90 alors toutes les références de ces années-là étaient assez anecdotiques pour moi. Maintenant, je comprends certaines références que je n’avais pas avant, c’est super ! [rires].

La conscience du personnage principal est représentée par Gégé Cricket, un mélange entre Jiminy Cricket et Pikachu. Pourquoi lui avoir donné ces traits ?

S.B : Je voulais avoir un personnage avec lequel je pouvais converser lorsque je suis dans mes réflexions intérieures. Je voulais montrer les moments où le personnage est seul, où il fait face à ses cas de conscience. 

Je trouvais ça marrant de fusionner Jiminy Cricket avec Pikachu parce qu’à certains moments, ce personnage utilise ses fameuses attaques éclairs qui sont à l’image des électrochocs que tu as parfois dans la vie et où tu te dis : « ouais ok, il faut que je me ressaisisse ».

Audrey, quel personnage secondaire as-tu particulièrement aimé dessiner ?

A.L : Je crois que c’est Patrick. Ce personnage pète des câbles tout le temps, il est complètement shooté à la clope même s’il essaie de s’en passer. Ça m’amuse beaucoup de dessiner des personnages archi en colère parce que c’est plutôt rigolo de leur faire des têtes improbables et super exagérées.

Quelle BD recommanderiez-vous absolument d’avoir dans sa bibliothèque ?

S.B : Une c’est pas possible. Il en faudrait tellement plus ! Il faut lire Riad Sattouf, Pénélope Bagieu, Pozla et tout un tas d’autres auteur.e.s. J’aime bien les récits de vie et ces trois artistes en écrivent. Quand tu me racontes ta vie comme le fait Riad Sattouf, je trouve ça vraiment formidable ! C’est sincère, il a plein de choses qui te touchent. Les réflexions que Pénélope Bagieu développe dans ses BD sont très chouettes aussi. Et puis, son dessin est magnifique ! Pozla a un graphisme différent, il y a un peu quelque chose de Franquin, un auteur que j’aime beaucoup aussi. Carnet de santé foireuse de Pozla m’avait beaucoup plu ! Les BD qui te marquent c’est un peu comme les films que tu as aimés, tu en gardes quelque chose et tu y repenses souvent.

« Tout n’est pas arrivé, tout n’est pas vrai mais dans l’ensemble c’est ma vie » — Sophie Bergeot

A.L : Oui, une c’est dur ! Moi, j’adore les BD de Pierre-Henry Gomont parce qu’elles sont très belles graphiquement et que les histoires sont vraiment chouettes. Par exemple, Pereira prétend est superbe. L’histoire est tirée du roman d’Antonio Tabucchi. C’est une litanie, une phrase qui se répète et qui va venir remettre l’histoire en place. La BD est très bien écrite et visuellement c’est très beau donc c’est vraiment agréable à lire.

Ces auteurs vous ont-ils inspirées ?

S.B : En terme d’histoires, ce sont des personnes qui m’influencent parce que j’aime leur façon de les raconter. Je pense que quelque part, ils m’ont orienté dans mon choix. J’aurais pu écrire de la fiction mais je trouve que c’est plus simple de commencer par des choses que tu connais et de raconter ta vie. J’aime les histoires d’hommes et de femmes, je trouve que ça te permet de comprendre mieux ce qui t’entoure.

A.L : De mon côté, c’est plus au niveau du graphisme. J’ai un peu tendance à acheter des BD pour le dessin parce qu’on se nourrit des images qu’on voit et on prend un peu du trait de chacun, du dessin des autres. On va voir des petites choses qui nous plaisent chez les autres auteur.e.s et on s’en inspire.

Une suite est-elle prévue ?

S.B : Dans ma tête oui ! [rires] Dans quelques années, j’aimerais bien aborder le tome 2 et raconter la suite du parcours. Mais pour ça, il faut que je vive des choses et que je me laisse un peu de temps.

Quels sont vos projets futurs ?

S.B : Bosser à fond le stand up ! C’est vraiment la priorité et la chose dans laquelle je m’épanouis. Je suis multi-projets et une acharnée du travail [rires]. J’aimerais bien écrire une autre BD sur un sujet moins drôle et j’ai commencé l’écriture d’un roman. J’ai aussi un projet de podcast qui me tient à cœur et je voudrais développer un peu le format vidéo sur instagram.

A.L : Je fais toujours de l’animation 3D sur des longs métrages et des pubs. Et puis, j’ai deux autres projets de BD qui sont en cours de fabrication !

Merci à Audrey Lainé et à Sophie Bergeot d’avoir répondu à nos questions. Vous pouvez retrouver la bande dessinée Mal Briefée dans toutes librairies ! Audrey et Sophie seront en dédicace au Mans ce samedi 4 juillet à la Librairie Bulle. Et pour suivre leur actualité, rendez-vous sur leur page instagram @audreynalley et @sophiebergeot

©Illustrations Audrey Lainé