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La Fontaine a Booba

De La Fontaine à Booba : « Un message pour casser les clichés »

« Est-ce que La Fontaine a du flow ? Peut-on rapper une fable ? Le Rap est il une forme de poésie ? Est-ce que Booba vaut Baudelaire ? » Voici entre-autres les questions soulevées dans De la Fontaine à Booba. Une pièce de théâtre surprenante qui met en scène deux personnages que tout pourrait opposer. L’un débarqué du XVIIème siècle avec sa perruque d’époque, fan de La Fontaine et l’autre, casquette vissée sur la côté, fan de rap. Reste que ce duo se retrouve sur une passion commune : l’amour des bons mots. Entretien avec Valentin Martine et Guillaume Loublier, les deux cerveaux inventifs qui ont écrit et mis en scène cette battle qui nous fait voyager sur trois siècles.

Comment est venue l’idée de cette pièce ?

Valentin Martinie : On était dans un cour de théâtre pour apprendre comment on s’approprie un texte et comment communiquer des idées et des sentiments aux gens avec les fables de La Fontaine. En première année dans ce cours, on apprenait pleins de fables qu’on devait dire comme si on racontait une petite illustration à quelqu’un pour appuyer un propos et essayer de le convaincre de quelque chose. On s’est farci pas mal de fables, et notre prof était le même que celui de Luchini. Du coup, il y avait pas mal de matériaux. Vu qu’on est deux jeunes de notre époque face à d’autres formes de poésies qu’on n’apprend pas à l’école qui sont moins classiques et on trouvait marrant d’avoir deux personnages. Un plutôt classique et l’autre plutôt moderne et ouvert sur d’autres formes de poésie et d’expressions et de les faire dialoguer et s’opposer de façon amusante dans un spectacle. Booba est une figure anti-académique, assez polémique et il y a des choses intéressantes dans son travail. Du coup, on trouvait cela marrant de faire un parallèle entre le mec du 17ème siècle avec sa perruque et son costume d’époque et le mec bodybuildé avec une casquette UNKUT vissé sur la tête. C’est deux styles qui s’opposent et c’est l’idée du spectacle. 

Vous avez une bonne connaissance des textes de La Fontaine mais avez vous étudié ceux de Booba ?

Guillaume Loublier : La Fontaine on l’a pas mal étudié en cours donc on connaissait pas mal ses textes. Après il y a pas mal d’indications sur la vie de La Fontaine. Ensuite on ne cite pas que Booba mais aussi ceux d’IAM ou Lucio Bukowski. On est allé chercher dans ce qu’on aime. Dans ce qu’il se fait aujourd’hui dans ce qu’il marche, ou ce qui n’est pas entendu car c’est underground. 

Vous êtes fans de Booba ?

GL : J’ai beaucoup aimé et écouté Booba pendant sa période Lunatic. Aujourd’hui, j’ai l’impression qu’il prend moins de risque dans ses textes et sa musique. C’est devenu technique et adapté à la demande. Même si la musique peut être du divertissement, le rap, activité de parole avant tout, est une musique engagée. « Avant » les rappeurs s’élevaient contre certains aspects de la société et cela permettait de prendre de la distance et donc de pouvoir s’en libérer. Aujourd’hui, avec la pression du « buzz », les rappeurs s’élèvent les uns contre les autres. D’ailleurs, il y a un morceau de Kery James, Youssoupha et Medine qui s’appelle « contre nous »et qui en parle.

La Fontaine était le plus engagé des deux ?

VM : La Fontaine jouait un jeu plus dangereux. A la fois il avait des commandes de la part des seigneurs de l’époque et c’est comme cela qu’on avait des protecteurs et qu’on pouvait se permettre de vivre de son art. Et d’un autre côté il se permettait d’aller loin dans quelques fables. Dans les fables, il met des messages assez ambigus où il va critiquer les puissants de manière assez détournée en passant par des détours comme les animaux donc La Fontaine joue un jeu plus dangereux comme Booba qui dit « Putain comme c’est bandant d’être indépendant ». Une fois qu’il a son propre label il peut faire ce qu’il veut. Pour la Fontaine, c’est pas pareil. A l’époque, on peut lui couper la tête ou le limoger, comme l’a fait son premier sponsor Fouquet. Ce dernier l’a envoyé à Limoges. Booba risque moins. Il vit à Miami, en plus je ne suis pas fan de l’auto-tune et de la trap. Jusqu’en 2008, il avait un flow personnel et original. 

 

Quel est leur point commun ?

GL : L’activité qui les lie à savoir prendre un stylo et une feuille et écrire quelque chose. Faire en sorte qu’à l’oreille ça claque et que cela sonne et que cela fasse quelque chose. 

Booba a posté votre affiche sur Instagram…

VM : Je crois qu’il y a un de ses proches qui est venu voir le spectacle et apparemment il a du bien aimer. Après Booba l’a mis sur son compte instagram. Après, quand il en a parlé sur Insta et chez Hanouna il a été très évasif. On ne sait pas si ça lui fait plaisir. 

Comment vous vous êtes répartis les rôles ?

VM : C’est un peu du sur mesure. Les deux personnages sont des constructions abstraites et caricaturales. Après c’est pas Valentin le classique et Guillaume le rappeur. C’est vraiment deux personnages qui sont différents de nos personnalités de nous dans la vrai vie. Cela reste deux personnages de comédie qui trouvent des points de friction de discussion, pour des battles amusantes. Il n’y a pas de message dans le spectacle. Quand on gratte, on trouve toujours quelque chose dans leurs textes. C’est un message pour casser les clichés que peuvent avoir les différentes générations. On a trente ans, donc on essaie d’être un pont entre les deux générations. 

GL : On a répété pendant deux semaines. Le spectacle a existé et a pu voir le jour car il y avait une espèce d’inter-influence. Chacun avait une égalité de parole et d’idées et on prenait des deux. On essayait de faire avec tout ce qu’on pouvait faire. C’est cela peut-être la recette de ce duo. 

VM : Quand il n’y a pas de metteur en scène ou de référent capable d’organiser le travail, c’est difficile pour nous deux d’avoir le fameux oeil extérieur. Cela nous demande d’être alertes sur l’un et l’autre. On a eu des avis extérieurs qu’on n’avait pas demandé donc on les a pris en compte mais on n’a pas fait appel à quelqu’un. C’est ce qui fait l’énergie du spectacle. 

Quel public vient assister à votre spectacle ?

GL : L’objectif est de fédérer un maximum de personnes, des enfants, un public familial, ou bien des personnes qui vont apprécier La Fontaine et d’autres qui sont curieux de voir Booba évoqué au théâtre. On a un public large issu d’horizons très différents et réuni pendant la durée du spectacle autour de l’amour commun de la poésie, des mots de La Fontaine à Booba et c’est très plaisant.

VM : Au festival d’Avignon il y a un mec qui est venu nous voir à la sortie et il nous a dit « super spectacle mais j’aurais mis plus de rap ». D’autres auraient voulu plus de la Fontaine. Ce qui est bien c’est que les public qui est varié. Tous ceux qui viennent  trouvent quelque chose dedans qui leur parle. C’est vraiment l’esprit qu’on veut garder. On a aussi déjà fait une demi douzaine de représentations dans des lycées. Cela plaît pas mal aux professeurs et aux élèves. Il y a des lycées qui ont la chance d’avoir des amphithéâtres, d’autres c’est carrément improvisé.

Vous êtes allés présenter le spectacle à Avignon. Qu’est-ce que cela vous a apporté ?

GL : Cela nous a permis d’avoir de nouvelles dates et du public. On a réussi à tirer notre épingle du jeu et d’avoir du public. C’était une bonne expérience. On a joué dans une salle de restaurant transformé en théâtre pour le festival.

VM : Au festival d’Avignon, il y a des salles de théâtre fixes et après il y a des salles qui sont pas des théâtres toute l’année. On a joué dans une petite salle comme cela. L’acoustique n’est pas celle d’un théâtre à l’Italienne. C’est aussi l’esprit d’Avignon avec une ambiance à la bonne franquette. 

Vous vous êtes rencontrés comment ?

GL : On fait le même cours de théâtre mais pas au même moment. Valentin cherchait un comédien pour interpréter le rôle. On avait fait des scènes ouvertes tous les deux, car on écrit chacun des sketches de notre côté pour jouer chacun un spectacle solo. On a participé à un concours d’humour, donc on s’est rencontrés aussi là. 

VM : Ce qui est drôle c’est que dans ce concours, on se connaissait pas mais chacun présentait un sketch de manière indépendante. Guillaume a présenté un sketch qui représente un petit peu ce qu’il fait en tant que comédien. J’étais dans un sketch ou je parlais de la vie de la Fontaine en costume d’époque, donc c’est un peu aussi l’histoire de cette rencontre.

Quelles sont vos influences ?

GL : Je n’ai pas d’influence particulière. Beaucoup d’artistes et d’arts m’inspirent: le clown, la tragédie, le café théâtre, les « grands auteurs ». J’aime la comédie, les comédiens généreux, fous, poétiques et les acteurs au cinéma qui me font pleurer me fascinent. Je peux autant apprécier un Fabrice Luchini qu’un François Damiens. En tant que comédien, j’aime le travail sur les personnages. Il y a aussi beaucoup d’inspiration dans la vie. Le monde de l’entreprise, par exemple, regorge de personnes qui sont de vrais personnages. 

 

VM : Cela évite le danger d’imiter quelqu’un. En ce moment un mec qui me fait hurler de rire c’est Edouard Baer à la radio le matin sur Nova ou dans ses films. J’aime sa façon de s’exprimer et son improvisation permanente. Ensuite il y a Dieudonné, avant qu’il pète un câble et qu’il parte en croisade politique c’est Dieudonné. En mimique, en gestuelle c’est une source d’inspiration. Il se transforme à l’économie et il a un très bon jeu d’acteur. Il y a enfin Jean Dujardin dans ses premiers sketches avec les Nous C Nous ou son personnage dans OSS 117. Ce côté  français beauf ou le gros con qui marche dans toutes les civilisations. 

Où peut-on vous voir, à part dans votre pièce ?

GL : En ce moment je m’intéresse beaucoup à la musique, et je prépare un seul en scène. 

VM : Je n’ai pas de pièces prévues pour l’instant. J’ai des projets d’écritures sur des sketches écrits pour des gens gens ou pour moi.

Votre anecdote la plus marquante ?

GL : Je jouais une représentation de la pièce « Les Amoureux de Marivaux. », au Théâtre de Poche, à Montparnasse. Pendant un temps, j’étais fasciné par Francois L’embrouille. Et pendant la pièce, j’aperçois un homme au premier rang qui lui ressemble beaucoup. Dans les coulisses, je dis à mes partenaires: « il y a Francois l’Embrouille au premier rang c’est énorme ! ». A la fin du spectacle on chante une chanson et la lumière s’allume crescendo et on voit la tête du spectateur et c’était pas du tout lui. Mes partenaires avaient reconnu la personne qui m’avait fait penser à François Damiens, et on a pris un petit fou rire pendant la chanson. 

VM : Je me souviens d’une fin de festival d’Avignon où il y avait très peu de spectateurs dans la salle. Tout le monde était fatigué car c’était la fin du Festival. J’avais une brochette de spectateurs au tout premier rang à un mètre de moi. Ils étaient quasiment sur mes genoux et les mecs ont parlé hyper fort du début à la fin, jusqu’au moment où elle s’est mouchée hyper fort. C’était une trompette en plein milieu d’une poésie donc pour garder ton sérieux, ton calme. Elle a surtout conclu son mouchage en disant « Ah j’ai bien fait de me moucher » sur le moment je n’ai pas rigolé mais maintenant ça va. Ce sont des petits incidents qui ne te font pas rire pendant le spectacle mais qui te font marrer après. 

 

 

 

 

 

Retrouvez la pièce de De La Fontaine à Booba, le Vendredi et le Samedi à 21h15, à la Comédie des trois bornes.