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Rencontre avec Karim Duval : « Y est un spectacle dans lequel je m’assume »

Humoriste de la génération Y, Karim Duval présente son nouveau seul-en-scène intitulé Y en tournée dans toute la France et au Théâtre Libre pour deux dates exceptionnelles. Dans ce spectacle, cet ancien ingénieur diplômé de l’Ecole Centrale de Paris pointe brillamment l’absurdité du monde de l’entreprise et les contradictions propres au phénomène Y. Rencontre avec un artiste au spectacle drôlement carré. 

Quel est votre premier souvenir lié à l’humour ?

Les fous rires en famille au Maroc. Mon père était prof d’anglais et il imitait ses élèves. 

Vous avez fait l’École Centrale de Paris pour devenir ingénieur. Il semblerait que ce soit un collègue qui vous ait fait découvrir le théâtre… 

J’avais 27 ans. J’étais intrigué. Dans ma tête, je me suis dis : « Tiens, un ingénieur comme moi, bien dans les règles qui prend des cours de one man show,… c’est singulier. Mais pourquoi ça me travaille autant ? ». D’un coup, je me suis souvenu de tous ces moments de ma vie où je faisais des écarts par rapport au « bon élève » que j’étais. J’ai toujours aimé faire rire les gens, surtout en imitant des personnages. 

L’humour se démultiplie

J’ai appelé le cours de théâtre et à la rentrée de septembre, je suis arrivé en avance, prêt à en démordre ! J’avais déjà plus ou moins écrit des sketchs. J’ai demandé à la prof si je pouvais en présenter un. Elle était très ouverte à la créativité et m’a répondu : « Si tu as des textes, joue-les ! ». 

Comment s’est passée cette première scène devant les élèves ? 

J’ai eu des rires… et des « pas rires » [rires]. Mais ce qui est important, c’est d’en avoir un seul ! C’est le ticket minimum pour rentrer dans ce monde de l’humour qui te happe par la suite. 

Qu’avez-vous ressenti quand vous avez entendu ce premier rire sur scène ? 

Incroyable ! En plus, faire rire des gens de manière préparée en ayant écrit des blagues et pas seulement dans la vie, à un moment insolite, c’est magique. C’est beaucoup d’amour que tu reçois. Mais à ce moment-là, jamais je n’aurais imaginé en faire mon métier ! 

 

Karim Duval © Kobayashi

Dans votre nouveau spectacle vous dites : « Être ingénieur n’avait pas de sens pour moi » alors qu’être sur scène vous en a apporté. Qu’avez-vous trouvé ?

J’ai trouvé cette immédiateté de retour, une forme de sincérité entre le public et toi. D’ailleurs, quand tu n’es pas sincère dans le jeu, le public le sent instantanément et ça ne prend pas. Et puis, c’est un métier ouvert sur le monde. J’ai fait plein de rencontres qui vont au-delà du métier, j’ai voyagé et découvert des choses par moi-même sans que personne ne me les impose. 

Quand je dis que le job d’ingénieur n’avait pas de sens pour moi, je pense que je ne suis pas un scientifique dans l’âme. Je ne parlais pas de turbine à 20 ans et je tournais tout en dérision, surtout le fait de ne pas savoir. C’était relou d’ailleurs pour mon groupe quand on faisait une étude de cas. J’étais le mec qui fait des vannes. Je cachais mon ignorance en la noyant dans l’humour. 

C’est un métier ouvert sur le monde.

Quand j’ai été diplômé de l’école d’ingénieur, je n’avais pas cette curiosité qu’ont les scientifiques. Alors qu’avec l’humour, je me suis intéressé à la physique des particules par exemple. C’est drôle de confronter l’humour à ce type de sujets improbables. 

Dans ce nouveau spectacle, vous dites également : « J’étais tellement un mauvais ingénieur que je générais des bugs »… 

Je le dis pour la vanne mais c’est vrai que j’en générais plus que la moyenne [rires]. Mais c’est la raison d’être de l’informatique : exister sans être parfait. L’informatique n’est pas une science exacte. C’est un langage pour traduire la pensée en logiciel. C’est assez flou. Il y a une base rationnelle mais ensuite, on bidouille des choses parce que ça ne marche pas toujours ou pas exactement comme on voudrait. Donc forcément, on génère des bugs qui en amènent d’autres. 

Construisez-vous vos vannes avec la même démarche que lorsque vous résolvez une équation ?

Non [rires]. Mais je suis très attaché à l’écrit, à la manière d’amener une vanne et à la technique. Même si j’improvise dans mon spectacle, j’ai besoin que la base soit solide. J’ai forcément dû hériter ça de mon côté ingénieur [rires]. 

Vous avez joué Melting pot puis Y, qu’est-ce qui a changé entre ces deux spectacles ? 

Longtemps, j’ai cru que parler de mes origines, c’était parler de moi mais en réalité c’était juste une étiquette « marrante ». Tu rattaches tout ce que tu écris à tes origines, tu brodes ce que tu peux et tu fais des personnages qui n’ont aucun rapport avec mais tu te convaincs du contraire. Tu crées quelque chose qui est censé faire rire avant de raconter quelque chose, de te raconter. Je trouve que pour un premier spectacle, c’est embêtant. 

Y est un spectacle qui me ressemble plus, dans lequel je m’assume et m’affirme davantage. Oui, avant j’étais dans l’ingénierie et j’étais associé à un domaine qui n’est pas drôle. Oui, j’ai connu l’absurdité des jobs en entreprises et ce n’est pas fun en soi, mais je vais essayer d’en faire quelque chose de drôle plutôt que de m’en cacher. 

J’ai eu des rires… et des « pas rires ». Mais ce qui est important, c’est d’en avoir un seul ! C’est le ticket minimum pour rentrer dans ce monde de l’humour

Entre le premier et le deuxième spectacle, il y a aussi eu un second changement de vie. Internet commençait mais on était encore dans le schéma : il faut aller à Paris parce que c’est à cet endroit qu’il y a toutes les télés, et pour réussir, il faut passer à la télé. J’habitais à Lyon, je suis monté à Paris pour jouer mon premier spectacle mais je n’ai pas fait une seule télé. J’étais un peu dans un mood carriériste mais je marchais sur la tête, j’ai fait les choses à l’envers. Tu ne fais pas ce métier pour être célèbre. Même si je ne suis pas un gros requin, ce n’était pas la bonne démarche. 

Je suis retourné à Lyon, j’ai pris le temps avec ma famille, je me suis posé et je me suis demandé pourquoi je faisais ce métier. J’ai commencé à travailler hors de chez moi, dans des coworkings ou des cafés. J’ai rencontré beaucoup de personnes, notamment des entrepreneurs qui travaillent dans ce qu’on appelle l’entreprenariat social et solidaire. J’ai commencé à faire des vidéos avec eux qu’on a appelé Pitch, ça m’a ouvert à un monde de gens en quête de sens, qui veulent faire par eux-mêmes, qui essaient d’avancer quand même dans ce monde flou, qui veulent sortir du cadre et s’affirmer en tant qu’individu. C’est d’ailleurs une des caractéristiques de la génération Y. Je trouve que c’est très touchant et aussi très drôle parfois parce qu’il y a plein de contradictions. Le spectacle s’est fait par la rencontre, le besoin de raconter une époque et une partie de ma génération. C’était une démarche plus sincère. 

 

Karim Duval © Kobayashi

Vous avez donc lancé « Pitch » sur YouTube, un format dans lequel vous interviewez des employés de start-up pour faire découvrir leur entreprise. Et vous, comment pitcheriez-vous votre spectacle ?

Mon spectacle parle avec humour du phénomène Y. Je n’emploie pas le terme génération parce que le phénomène est un état d’esprit : être soi au maximum sans rentrer dans un moule, faire au mieux dans un monde qui nous force à la contradiction, s’adapter aux changements. Cette façon de voir n’est pas forcément propre aux gens nés entre 1980 et 1994 qui appartiennent à la génération Y. 

Dans votre spectacle, vous dépeignez les différences entre les générations, notamment leur approche au monde de l’entreprise et l’absurdité de certains jobs. Qu’est-ce qui vous fascine dans ce monde-là ? 

Ce qui me fascine, c’est le côté artificiel. Le monde de l’entreprise fait partie de la vraie vie sans l’être véritablement. Symboliquement ou non, les gens enfilent un costume et vont à un endroit précis. Ils se forcent à apprendre et à utiliser un certain langage, à l’acquérir et à l’inventer. Parce que, sorti des murs de la boîte, ce langage ne veut plus rien dire. Les acronymes sont les inventions d’un microcosme qui me fascine. C’est un tout petit monde qui, pour se suffir à lui-même, s’invente un langage avec des codes hyper sophistiqués. C’est donc toute une organisation et tout un jargon pour bosser ensemble. 

Qu’est-ce qui vous fera toujours rire dans le monde de l’entreprise ? 

Le langage. Je me disais que je créais parfois une réunion pour savoir comment on allait appeler tel bouton ou tel champ dans l’interface graphique. On débattait avec des gens qui vont te dire qu’ils veulent l’appeler d’une autre façon, etc [rires]. D’ailleurs, sur le coup, ça ne me faisait pas rire du tout, je prenais ça très à cœur. 

Y a-t-il un humour différent entre les générations ?

Non, je pense qu’il y a un humour par époque. Et puis, le taux de consommation d’humour change et a énormément augmenté aujourd’hui. Avant, tu riais uniquement en regardant des gens qui faisaient des blagues devant ta télé. Aujourd’hui, tu peux avoir accès à des vidéos drôles tout le temps. L’humour se démultiplie. Désormais, il existe des humours et des niches, des gens qui ont des millions de fans dont j’ignore l’existence et qui font rire autant de gens mais qui ne me toucheront pas forcément. 

Suivez  l’actualité de Karim Duval sur Instagram, Facebook et LinkedIn. Pour assister au Bac Philo des humoristes le 15 juin et voir les artistes passer l’épreuve de philo en public, rendez-vous sur le site du théâtre Libre. Prenez vos places pour le spectacle de Karim Duval le 28 et 29 juin au Théâtre Libre juste ici

 

©Photo de couverture : Margot Raymond