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Lenny Mbunga interview

Rencontre avec Lenny Mbunga : « Ma liberté d’expression est totale »

A l’affiche de l’Européen pour une date exceptionnelle le 24 avril prochain, Lenny Mbunga présente son nouveau seul-en-scène : Transmission. Un spectacle dans lequel l’humoriste souhaite transmettre au public ce qu’il a appris sur l’histoire des populations noires, n’hésitant pas à rappeler les événements tragiques du passé par le biais de l’humour. Rencontre avec un artiste qui a fait preuve de persévérance. 

Quel est votre premier souvenir lié à l’humour ? 

En CE2, ma prof nous fait jouer une pièce de théâtre. C’est la première fois que je découvre le théâtre. La pièce raconte l’histoire d’un couple qui part en vacances en voiture avec leurs enfants. Derrière eux, une autre voiture les suit. A la fin, ils se rendent compte que s’ils sont suivis, c’est parce que leur coffre est ouvert et que toutes leurs affaires sont tombées. 

Je joue le rôle du père. Pendant la représentation, je me trompe dans une réplique et je lâche un « OH ». Tout le monde rit : les élèves et le public [rires]. J’ai vraiment adoré jouer cette pièce. Je me suis d’ailleurs rendu compte que la scène était mon terrain de jeu. 

Votre précédent seul-en-scène s’intitulait Diasporalement vôtre et le nouveau Transmission. Qu’est-ce qui a changé ?

Diasporalement vôtre m’a permis de trouver quels sujets je souhaitais aborder. Mais Transmission est beaucoup plus abouti que ce soit dans la forme, le fond ou les messages que je souhaite transmettre. Il est partageable avec tous et toutes. Et puis, certains événements m’ont fait grandir : le décès de ma mère a beaucoup joué, mes prises de positions et les rencontres que j’ai faites aussi. 

Parmi toutes ces rencontres, laquelle vous a particulièrement marqué ? 

J’ai été invité par l’Institut Malcolm X pour voir le mémorial à Omaha (États-Unis), la ville où il est né. J’ai rencontré la fille qui s’occupe de ce mémorial. C’est une personne passionnée par son histoire. Je suis admiratif de la manière dont elle se débrouille pour que le lieu reste toujours ouvert, qu’il accueille la diaspora ou les gens qui s’intéressent à l’Histoire. 

Avec ces tous ces points de vue différents, on est amené à se déconstruire

Au cours de ce voyage, je suis également allé au musée de l’Histoire afro-américaine à Washington. Je me suis pris une claque ! Je ne comprends pas pourquoi ce type de musée n’existe pas en France. C’est aussi un pays chargé d’une histoire importante, que ce soit avec les colonies africaines, les départements d’Outre-mer ou les gens venus d’autres pays qui s’y sont installés et qui ont réalisé des choses incroyables. Toutes ces personnes ont laissé des traces qui devraient être dans un musée. 

Vous avez nommé votre nouveau spectacle Transmission. Et vous, qu’aimeriez-vous transmettre ?

Qu’on nous a formatés et mis plein de choses en tête depuis qu’on est nés. Que ce soit nos parents, nos grands-parents,… ce sont des choses que l’on se transmet. Noirs, Arabes, Chinois, Blancs. Surtout quand notre pays est composé des quatre coins de la planète. 

Je crois au traumatisme générationnel : par exemple, si tu gardes des stocks de nourriture c’est parce que tes parents le faisaient. Mais pourquoi eux le faisaient ?  Parce que leurs parents ont vécu la guerre. C’est pareil pour les personnes qui ont été colonisées. On porte les stigmates de ce qu’on a vécu. Et plein de problèmes en découlent. J’aimerais montrer ces problèmes et transmettre des solutions. Pour moi, la première solution, c’est l’écoute. 

En parlant pour la minorité, tu prends le risque de te mettre à dos la majorité. Mais ce n’est pas une raison suffisante pour laisser tomber

Quand ces sujets sont abordés, que ce soit à la télé ou dans les débats, tout le monde s’embrouille, personne ne s’écoute. Les deux parties parlent en même temps, toujours plus fort et le débat s’arrête. Le fait d’utiliser l’humour pour parler de ces sujets et du racisme,  permet de mieux faire passer les choses. On peut alors se rendre compte des problèmes sans se braquer. Même si on évoque des événements historiques difficiles à entendre. C’est nécessaire d’en parler pour avancer. 

Que vous a-t-on transmis ?

L’amour. J’ai demandé à ma mère ce qu’elle aimerait que je transmette à mes futurs enfants. Elle m’avait répondu : « Il faut aimer ». Même si j’ai l’air très solitaire, j’accorde beaucoup d’importance à la famille. Je viens d’une grande famille, on a toujours été tous ensemble. Aujourd’hui encore, j’avance en équipe. Seul on est plus fort mais ensemble, on va plus loin. 

 

Pourquoi ce spectacle vous tient-il tant à cœur ?

Ce spectacle représente énormément. On m’a toujours mis des barrières. Quand j’ai commencé à évoquer les sujets que je joue sur scène, on m’a dit de ne pas en parler, que ça ne servait à rien et que ça n’attirait personne, pas même les Noirs. Je viens de leur montrer par A + B que c’est faux. Quand j’ai ouvert les dates de mon nouveau spectacle, on m’a dit que c’était beaucoup, que j’aurais du mal à les remplir. C’était complet. Quand j’ai annoncé l’Européen le 24 avril, on m’a dit que c’était trop grand. Je vais encore leur montrer qu’ils se trompent. 

Parfois, en parlant pour la minorité, tu prends le risque de te mettre à dos la majorité. Mais ce n’est pas une raison suffisante pour laisser tomber. Les personnes qui changent véritablement les choses dans le temps sont, avant tout, celles qui ont parlé à une minorité. Parce que cette minorité deviendra un jour, une majorité. Il ne faut rien lâcher parce que demain ça marchera. Tu vas changer la donne. Peut-être que tu ne seras pas là pour le voir mais tu auras fait ta part. 

L’autodétermination est aujourd’hui votre leitmotiv… 

Je suis en autoproduction alors l’autodétermination est une des choses que je souhaite à tout le monde. Je me débrouille par moi-même et personne ne me met la pression. Ma liberté d’expression est totale. 

Le chapeau que vous porterez le 24 avril prochain pour votre représentation à l’Européen, a une histoire particulière… 

Je l’avais acheté dans un club de chapeaux aux Etats-Unis à Harlem. Avant de partir, j’ai envoyé un message en expliquant que je jouais mon spectacle le 24 avril et que j’aimerais beaucoup avoir un chapeau spécial. Le créateur me l’a confectionné exprès pour cette occasion. Je le trouve magnifique ! Je ne l’ai encore jamais porté. Il symbolise un renouveau, une nouvelle page qui se tourne. 

Vous avez également participé à l’écriture du jeu de cartes Histoire noire volume 1 et 2 aux côtés de la Brigade Anti-Négrophobie et de la maison d’édition LIBRE. Que représentent ces projets ?

Ces jeux sont aussi une façon de transmettre en s’amusant : ce sont des jeux de 54 cartes lambda avec une photo sur le recto et une biographie de la personne au verso. Pour le premier volume, ce sont des personnalités connues, vivant sur le continent africain ou issues de la diaspora aux Etats-Unis. Quant au second volume, on voulait parler de personnes noires qui vivent au Japon, en Inde, en Océanie et des Aborigènes.  

Seul on est plus fort mais ensemble, on va plus loin

En participant à l’écriture de ces deux jeux, j’ai appris plein de choses. Ce sont des gens qui ont conscience qu’ils sont en train de sacrifier leur vie, qu’ils ne verront peut-être pas l’aboutissement de ce pour quoi ils se battent, mais ils se donnent quand même à fond parce qu’ils sont convaincus que ça changera la vie de millions de personnes. 

Qu’auriez-vous aimé apprendre à l’école en Histoire ? 

L’école c’est plus de la moitié de notre éducation. J’aurais aimé apprendre une histoire diasporique. On nous enseigne une version qu’on ne remet pas toujours en question. Alors j’aimerais qu’on nous laisse plus de libre arbitre, qu’il y ait plus de débats et qu’on entende davantage les avis des enfants sur des sujets sérieux. Parce que toutes ces choses nous éveillent et permettent de développer notre esprit critique. 

 

© Red Maracuja

Dans votre précédente interview pour le magazine, vous disiez : « Les gens revendiquent leur culture mais ils sont majoritairement ignorants de leur histoire. C’est un travail à faire pour déconstruire une partie de ce qu’on a appris et pouvoir se reconstruire ». Comment vous êtes-vous reconstruit ?

J’ai posé énormément de questions à mes parents. Quand on est enfants, on oublie que nos parents sont aussi des êtres humains avec des rêves, des projets et que cette vie n’est pas forcément le chemin qu’ils auraient emprunté. En leur posant toutes ces questions, j’ai pu en apprendre plus sur moi-même ou sur mes propres comportements.  

Ensuite, j’ai beaucoup lu : des auteurs américains, français, africains. Je voulais comprendre comment toutes ces personnes avaient ressenti les événements. Avec ces tous ces points de vue différents, on est amené à se déconstruire. 

Et enfin, voyager. Je suis notamment allé au Bénin, au Kenya, au Gabon, au Cameroun, au Sénégal, au Burkina Faso, au Canada, aux Etats-Unis, à Bali et dans presque tous les pays d’Europe. Au cours de ces voyages, j’ai rencontré des personnes qui ont brisé cette image eurocentrée que l’on te met en tête depuis tout petit.  J’ai appris de nouvelles choses et vu d’autres réalités. Tous ces voyages m’ont marqué.

Quelle sera la prochaine étape ? 

J’aimerais jouer à l’étranger. Prochaine destination : le Mali. J’ai aussi d’autres projets audiovisuels ! Et bien sûr, mon spectacle à L’Européen le 24 avril. 

Pour assister au spectacle de Lenny Mbunga le 24 avril prochain à L’Européen, prenez vos places ici

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©Photo de couverture : Red Maracuja