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régis truchy Lauhon

Rencontre avec Régis Truchy : « La danse permet de s’exprimer et de s’affirmer. C’est une liberté totale »

Danseur et clown, Régis Truchy a partagé la scène avec les plus grands : Willi Ninja (chorégraphe de Madonna), le rappeur MC Solaar ou encore la danseuse Pina Bausch. Aujourd’hui, ce comédien corporel présente un nouveau spectacle intitulé Eccentric. Une épopée poétique dans le monde de la musique, de la danse et du cinéma. Rencontre avec un eccentric dancer

Quel est votre premier souvenir lié à l’humour ?  

J’ai 20 ans. Je vois Michel Courtemanche jouer Le Bébé. Ce sketch me tape dans l’œil ! C’est la première fois que je vois de la comédie corporelle. Cet acteur utilise son corps pour nous expliquer chaque situation. Il me transcende. Je me dis que c’est possible de faire passer beaucoup de choses – parfois même plus ! – sans rien dire. Le corps s’exprime via l’état émotionnel. Cet état émotionnel donne une indication au corps qui le retranscrit. C’est ce qu’on appelle la comédie corporelle.

Vous dites que « les émotions sont à la base de tout jeu de comédien, de tout mouvement de la danse ». Quelles émotions vous inspirent pour créer une chorégraphie ?  

Les émotions dépendent du propos que j’ai envie de mettre en avant mais aussi de la musique. J’intègre également des enjeux pour raconter une petite histoire. 

Pour votre nouveau spectacle Eccentric, quelles émotions avez-vous choisi de mettre en avant ? 

Je me suis demandé ce que je voulais retranscrire dans ce spectacle. J’avais envie de montrer différents styles de danses et différentes libertés. Mais surtout, je voulais montrer que tout est possible. Je me suis donc servi de chaque émotion ressentie à un moment précis. Dans ce spectacle, je passe par de nombreuses émotions :  la joie, la peur, la surprise, … Même la découverte comme dans le passage des ombres chinoises où je me rends compte de ce que mon corps est capable de retranscrire à travers tous ces artistes qui me procurent du bonheur. 

 

 

Lors du tableau des ombres chinoises, de nombreuses références musicales se succèdent dans un ordre précis. Pourquoi avoir fait ce choix ? 

J’attaque avec la musique de West Side Story puis je fais référence à Bob Fosse, à Michael Jackson et enfin, à Madonna. Cet ordre n’est pas anodin. Dans West Side Story, Bob Fosse (Cabaret, Lenny) était l’associé du chorégraphe et Michael Jackson s’est beaucoup inspiré de lui dans sa manière de se mouvoir. Quant à Madonna, elle a travaillé avec le danseur et chorégraphe Willi Ninja (un des pionniers dans la danse vogue) et qui s’est aussi inspiré de Bob Fosse. 

Pourquoi souhaitiez-vous vous lancer dans l’aventure du seul-en-scène ? 

J’ai été comédien corporel et danseur puis metteur en scène. Après ces années de mise en scène, être sur scène et aller à la rencontre du public me manquait. Quand je suis parti aux Etats-Unis, l’Académie des Oscars m’a demandé de rendre hommage à Charlie Chaplin, Marcel Marceau et Ray Harryhausen pendant la conférence « Eccentric dance »

Le mime de Charlie Chaplin ou celui de Marcel Marceau ont été des sources d’inspiration pour la danse hip-hop comme le cinéma de Ray Harryhausen, un des pionniers  des effets spéciaux pour les films de science fiction. En effet, beaucoup de danseurs se basaient sur ce qu’ils voyaient dans les films et essayaient de reproduire ces effets pour créer des pas de danse. Par exemple, ils se sont inspirés des effets stroboscopiques des statues dans Sinbad le marin, réalisées en stop motion, image par image.

La danse m’a permis de m’ouvrir davantage aux gens et au monde.

Pour rendre hommage à ces trois artistes, j’ai réalisé un numéro de 6 minutes devant tous les plus grands acteurs et les plus grandes actrices du cinéma américain. C’était une merveilleuse expérience qui m’a poussé à créer un seul-en-scène !

Comment avez-vous construit ce spectacle ?

J’ai construit ce spectacle à partir de différentes saynètes de mime que j’ai travaillées avec mon propre regard. Pour ce spectacle, j’ai été entouré de Laurence Assouline qui m’a aidé à écrire le spectacle mais aussi de Matthieu Petit mon producteur de Little Bros, Gil Galliot et d’attachés de presse (Matthieu Clée, Oscar Mom, Aline Chap) qui me soutiennent dans ce projet. On est ensemble. Heureusement qu’ils sont à mes côtés, parce que même si je suis seul sur scène, derrière moi, ils sont tous là. 

Concernant la mise en scène, je voulais, au départ, avoir des écrans pour jouer avec ces éléments de décor. Mais je trouvais que ça ne servait à rien tant que mon personnage n’était pas affirmé. Dès qu’il y a une mise en scène technique, elle efface l’humain. Pour le moment, mon personnage doit se révéler.

 

Régis Truchy © Lauhon

Aujourd’hui, avez-vous trouvé votre personnage ? 

Oui, en partie. Ce personnage, c’est moi. Pour être le plus sincère possible, il faut à présent que je trouve mon clown. Tous les jours, à chaque fois que je fais mon spectacle, je le découvre de plus en plus. 

Comment ce clown se définirait-il pour le moment ? 

Mon clown est un peu naïf et innocent mais fonceur. Quoi qu’il arrive, il va toujours essayer de l’embellir. 

Depuis la première représentation, comment ce spectacle a-t-il évolué ? 

Il est en perpétuelle évolution. Quand on travaille un spectacle, il faut le faire pas à pas. Aujourd’hui, je m’autorise plus de choses sur scène donc je me révèle davantage dans mes techniques, que ce soit en danse ou en jeu. Je laisse aussi un peu de place à l’imprévu. Et puis, je me sers de tout ce qu’il se passe lors de la représentation pour vivre pleinement le moment présent, se laisser surprendre et surprendre à son tour. 

Comment s’est passée cette nouvelle rencontre avec le public ? 

Très bien ! Même si c’est toujours un peu angoissant. Quand on propose un spectacle, c’est notre bébé donc forcément nos émotions sont décuplées, on est davantage sensible aux retours. Au début, c’est un peu déstabilisant, on a le trac et la pression. Mais le public me l’a bien rendu. Il est mon moteur et mon énergie.   

Quelle est votre définition de la danse ? 

La liberté totale. Une façon d’exister et de s’affirmer. Plus jeune, j’étais très introverti et la danse m’a permis de m’ouvrir davantage aux gens et au monde. Je crois que je prépare ce spectacle depuis que je suis tout petit. 

Mon clown est un peu naïf et innocent mais fonceur. Quoi qu’il arrive, il va toujours essayer de l’embellir.

Vous avez partagé la scène avec de grands chorégraphes. Qu’avez-vous appris à leurs côtés ? 

J’ai appris qu’on était tous pareils : de grands enfants dans des corps d’adultes. Et qu’il ne fallait jamais oublier cet enfant intérieur. 

Une de vos sources d’inspiration est le mime Marceau, qu’aimez-vous chez cet artiste ? 

J’ai eu la chance de voir le mime Marceau au Palais des Congrès alors qu’il était âgé de 75 ans. J’ai compris à ce moment-là pourquoi je faisais ce métier. Cet artiste arrivait à rendre visible l’invisible. Il avait été jusqu’au bout de son art en le pratiquant toute sa vie. Il était unique. 

Dans notre société de consommation, on se lasse rapidement des choses. Quand on travaille ce genre de mouvements et d’intentions, il ne faut pas les jeter. Il faut les garder pour les améliorer et les emmener plus loin. Si je peux continuer la scène à 80 ans et faire rêver les gens, je serai le plus heureux du monde. Je sais qu’avec mon métier, je ne sauve pas des vies mais si je peux les égayer en apportant un peu de bonheur et d’espoir, c’est magnifique ! 

 

Régis Truchy © Lauhon

Comment pourrait-on définir cette manière de danser : la danse excentrique ? 

Il faut maîtriser une technique de danse. Peu importe laquelle. Ensuite, on peut en jouer en décalé, la grossir. Il faut parvenir à pousser son corps à une certaine limite et isoler certaines parties pour donner cet effet d’être en caoutchouc. Mais ce n’est pas de la contorsion ! Il faut aussi être très fluide dans les mouvements.

Quand avez-vous découvert la danse ? 

J’avais six ans et je voulais faire de la danse. Mes parents m’ont alors inscrit au conservatoire à Villejuif en danse classique. J’en ai fait pendant quatre ans. J’ai aussi fait du patinage artistique pendant deux ans. J’ai toujours été passionné par cette discipline. Au championnat olympique, je regarde tout le temps cette épreuve. C’est fascinant ! 

Avec ce nouveau spectacle, je voulais montrer que tout est possible.

J’ai adoré la danse classique et le patinage artistique. J’aimais la propreté des mouvements, la grâce et la performance. C’est très difficile car ces deux disciplines sont à mi-chemin entre l’art et le sport. Les pratiquer m’a apporté beaucoup de rigueur. Ce sont des arts ingrats qu’il faut travailler tous les jours. 

Quel entraînement suivez-vous ? 

Il y en a tellement ! L’assouplissement pour rendre le corps flexible. Ensuite, différentes techniques que je travaille tout le temps pour qu’elles deviennent le plus naturel possible et qu’une fois sur scène, je n’y réfléchisse même plus pour vivre le moment présent. 

En 2007, vous entrez au Cirque du Soleil avec votre personnage clownesque « The Waver ». Auriez-vous une anecdote à nous raconter sur les coulisses de ces représentations ? 

J’étais le fil rouge du spectacle : j’ouvrais chaque tableau, un peu comme un chef d’orchestre. J’avais un costume et un maquillage en forme de vague, qui rappelaient ma façon de danser et de me mouvoir.

J’ouvrais le début du spectacle sur une tour qui montait. Pendant une représentation, la tour se met en mouvement. De chaque côté, deux autres tours montent également avec des danseurs. Je commence à jouer du bandonéon et d’un coup, je n’arrive plus à voir d’un œil, il n’arrête pas de pleurer. Je suis à une certaine hauteur et même si j’ai travaillé sur ma peur du vertige, je commence à m’inquiéter. Un des danseurs le remarque et fait signe à un technicien de me descendre. La tour s’abaisse et hors de vue du public, on efface mon maquillage. Mais je ne vois toujours rien. 

On m’emmène d’urgence à l’hôpital. Le médecin m’ausculte, il comprend ce que j’ai et il m’enlève une poussière de fil de fer qui était coincée dans  mon œil. Ce jour-là, je me suis dit qu’un tout petit truc pouvait faire tout capoter. Avec cette poussière dans l’œil, je ne pouvais plus rien faire, j’étais complètement déstabilisé même si je me disais : « Quoi qu’il arrive, je tiens ». Si j’étais resté sur scène, je serais peut-être tombé !  

En 2019, vous avez été chorégraphe et danseur pour le clip « The Drop » de Chinese Man. Comment s’est passé le tournage ? 

J’aidais à la mise en scène du spectacle Speakeasy dans lequel on avait intégré une musique de Chinese Man. Un jour, ce spectacle se joue à la Cigale et un des Dj de ce groupe est présent dans la salle. C’est un ami de longue date et quand il apprend que j’ai contribué à la mise en scène, il me demande si je suis partant pour tourner dans leur clip ! 

 

 

C’était une expérience magnifique : il y avait une véritable cohésion entre la musique et l’histoire que l’on souhaitait raconter. On avait créé un personnage d’une quarantaine d’années qui a passé toute sa vie dans un bureau et qui a envie de tout quitter parce qu’il est assommé par son quotidien. Pour cette chorégraphie, il fallait donc que je parte d’une émotion et d’une situation pour mettre les mouvements de danse. 

Quels sont vos projets futurs ? 

Faire exister ce spectacle, on en est qu’au début ! 

Pour assister au spectacle de Régis Truchy, rendez-vous au festival off d’Avignon ! Suivez son actualité sur son site officiel, Instagram ou Facebook

 

©Photo de couverture : Lauhon